Il importait d'aménager
pour la Tapisserie un lieu d'accueil permanent. il nous a paru que
nul endroit mieux que le Château fort de Pirou ne pouvait se prêter
à pareille exposition. il importe de savoir que tous les fils
de Tancrède ne partirent pas pour l'Italie ; Serlon, parce
qu'il était l'aîné, demeura en Normandie, épousa,
dit-on, la fille d'un Seigneur plus puissant et plus riche que son
père, le Sire de Pirou, et, en bonne logique, vint se fixer
sur la position, comme on dit en Normandie, que sa femme lui apportait
lorsque son père la lui laissa.
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Notre Telle du Conquest de Sicile, qui se veut de caractère
populaire et merveilleux ne s'embarrasse point de subtilités
chronologiques. A la manière populaire des Évangiles
apocryphes qui rassemblent des éléments épars
pour les réunir dans un récit d'apparence cohérente,
notre Tapisserie suppose, dans ses premiers mètres, n'être
qu'un seul et même personnage, un pèlerin dont
nous parlent trois sources différentes, qui nous en révèlent
chacune un aspect. |
Le Roman de Rou, de Maître Wace, nous apprend que lorsque le
Duc Robert le Libéral, père de Guillaume le Conquérant,
mû de dévotion, se rendit au Saint Sépulcre à
Jérusalem, il rencontra un pèlerin de Pirou qui lui
demanda quelles nouvelles de son Duc il devrait rapporter en Normandie:
"Dites, dit-il, à mes amis -et à la gent de mon
pays -que, as diables, trestout vis (vif) -me fais porter en paradis".
L'on notera avec intérêt que le Duc ne tutoie point le
pèlerin : ce devait être un personnage respectable, considérable
; d'aucuns en ont conclu que ce devait être le Seigneur de Pirou.
Par ailleurs, les historiens nous relatent que
c'est un pèlerin revenant des Lieux Saints et qui, en raison
d'un vu, était passé par le Mont Saint-Ange,
sur le Gargan (Monte Gargano), qui avait appris à Tancrède
de Hauteville et à ses fils quels étaient les exploits
des premiers Normands arrivés en Italie du Sud.
Enfin Pirou et Hauteville sont proches de Périers, gros bourg
appelé à devenir le siège d'un baillage et
le centre d'un marché. Or, à Périers, l'on
conserve une parcelle de la vraie Croix, rapportée, à
ce qu'on dit, à une époque fort reculée du
Moyen Age par un chevalier du Cotentin revenant de Terre Sainte,
et dont le cheval se cabra et refusa de franchir le gué de
la rivière de Holecrotte qui coulait à 120 pieds à
l'ouest de l'église du lieu. Les cloches se mirent en branle
sans que personne ne tire les cordes, les cierges s'allumèrent
sans intervention humaine (des merveilles du même genre sont
racontées dans les Miracula du Livre noir -du XIe siècle
-de la Cathédrale de Coutances). Bien sûr, le chevalier
déposa la précieuse relique, et l'église de
Périers devint alors le lieu d'un pèlerinage à
la Croix du Sauveur, qui attirait de grandes foules le Vendredi
Saint.
En fusionnant ces trois sources, notre récit
imite probablement la croyance populaire du Moyen Age, qui a confondu
en une seule trois personnes bien distinctes: Marie de Magdala,
disciple de Jésus, Marie de Béthanie, et la pécheresse
anonyme dont parle Saint Luc dans son chapitre VIIe... Elles avaient
en commun la vénération pour le Christ. La première
acheta des parfums pour son ensevelissement : les deux autres en
répandirent sur sa tête et sur ses pieds au cours de
deux festins, parfois confondus en un seul.
Pour que la Tapisserie s'achève, il lui reste à
relater l'achèvement de la conquête de la Sicile, les
opérations militaires de Robert Guiscard en Grèce
et la conquête d'Antioche par son fils Bohémond, mais
déjà nous pouvons mesurer l'importance de l'Empire
Normand en Méditerranée.
Texte : Abbé MARCEL LELÉGARD.
Broderie : Madame THÉRESE OZENNE. |